Compte à rebours

     Le Marion met les voiles dans 2 jours, avec moi dessus.
Je vous raconte pas les boules ! J'ai pas trop le coeur à écrire là.
Mon départ, c'est comme ça que je le vis :
 
     Vendredi.
Ils nous demandent de préparer nos cantines, tout ranger, débarrasser. Ils nous demandent de payer notre note de bar (arghhhh, la note de bar), de payer notre note de coop. Ils nous disent de passer à Samuker, visite médicale obligatoire, ça c'est plutôt bon, l'aiguille de la balance me dit que j'ai perdu 2 kilos quand d'autres en prennent 15 ou 20 en un séjour (véridique). Ils nous disent de bientôt transférer toutes nos affaires à Keravel, une résidence où logent pour quelques jours les partants, car il faut laisser place nette aux arrivants. Et au resto Jeannot (pateux) a préparé les 2 lapins, c'est tradition, pour les OP Jeannot fabrique 2 énormes lapins en chocolat -un blanc un noir -, et alors arrive l'OP, et au resto ça hurle le lapin !, le lapin !, le lapin !, ça tape des pieds et les fourchettes cognent les verres, c'est gros bazar, alors Jeannot arrive, prend un lapin dans les bras, et le balance à travers le restaurant, et c'est la foire.
Autant nous dire allez zou on vous a assez vus, le bateau qu'arrive là, dans 5 jours, il est pour vous.
Celui-là, oui, il est pour moi.
 
Alors vite, vite, vite, profiter de ces derniers instants, ne pas en perdre une miette, pour être sûr de regretter, plus tard.
 
     A pointe Suzanne, j'en ai bien profité des derniers instants. Y'a quelques temps je vous aurais dit que j'en ai bien chié, à marcher pendant 4 heures dans le vent, sous les bourrasques de neige, dans l'acaena, jusqu'à la cabane, à la pointe de la presqu'île du prince de Galles. Je vous aurais dit que j'en ai bavé quand, tombant dans un terrier de lapin (!), je me suis déchiré le mollet droit. Oui mais là non.

 

L'esprit cabane   
 
  Pointe Suzanne c'était ma première vraie sortie depuis deux mois, et vous n'imaginez pas le bonheur que c'est de s'évader quelques jours de Paf. Vous n'imaginez pas la banane que j'avais, d'une oreille à l'autre, quand j'ai installé mon sac à dos à sa place - sur mon dos -même qu'il pesait trois tonnes le sac vu qu'on pensait, à tort, qu'il n'y avait rien dans cette cabane, ni à manger ni à boire. Sur le trajet j'ai enfin connu l'acaena en fleur, fleur c'est une façon de parler, c'est une boule couverte de pics qui s'accrochent à tout et n'importe quoi, en tout cas à tout ce qui est textile, au pantalon, aux chaussures et puis aux chaussettes aussi, les piquants s'accrochent à la chaussette et doucement au fil des kilomètres vous grignotent la cheville et vous arrivez sous la chaussette il y a du sang et quand vous prendrez une douche de retour à la base 4 jours plus tard ça picotera très fort. Là aussi je suis mal placé pour me plaindre car les oiseaux, eux, qui se posent dans l'acaena, leurs plumes en sont recouvertes de fleurs d'acaena, et les plumes collent, les unes aux autres, et voilà comment une vie d'oiseau se termine à l'automne sur Ker.
  La cabane de pointe Suzanne a quelque chose d'une roulotte, construite toute en longueur.

 

Suzanne dans le brouillard
La première pièce est une remise où sont entreposées les victuailles, on pénètre ensuite dans la salle à manger qui fait également office de cuisine, puis la chambre au fond, qui abrite 4 lits, est vraiment petite, mais rapport aux problèmes de chauffage, on apprécie toujours les petites chambres en manip. Cette cabane n'a aucun charme, mais on s'en moque, comme à chaque fois ce qu'on apprécie loin de Paf ce sont les moments de convivialité, la découverte de nouveaux paysages et parfois l'observation des animaux. A pointe Suzanne il y a tout ça. Il y a la plus grande concentration d'otaries que j'ai vu à ce jour sur Ker, bien agressives comme il se doit, parlez-en à Richard qui par deux fois a dû piquer un sprint pour leur échapper (bonne tranche de rigolade quand on est soi-même à l'abri). Il y a des éléphants et c'est un peu triste car désormais je ne m'étonne plus de ces mastodontes étalés sur la plage, un petit groupe de cormorans sur un rocher isolé. Et puis il y a les albatros, les albatros fuligineux, magnifiques, mais toujours aussi délicats à prendre en photo (cherchez pas dans les pièces jointes, le vol des fulis je l'ai raté).
     Les paysages, eux, sont fabuleux. Des falaises plus modestes qu'à "Sourcils noirs" mais tout de même, 250 mètres de hauteur, ça n'est pas rien. La vue sur la presqu'île Ronarch sous un angle inconnu, le "Pouce" qui vu d'ici est beaucoup plus effilé, son sommet bombé. La passe "royale", porte d'entrée du golfe du Morbihan, à l'extrême ouest la pointe Suzanne, sa côte déchiquetée et puis plus loin, au nord, la grande plaine de la péninsule Courbet, Morne, Ratmanoff, le Bungay, le Peeper, la colline de l'Azorelle. Et devant, partout devant, l'océan. Ce matin là, y'avait Alex et Richard, assis au bord de la falaise et la mer qu'on voyait pas, le brouillard dessous qui leur léchait les pieds, c'était très beau. Quand on arrête de contempler, d'abord parcequ'il fait froid, on se retrouve à l'intérieur et ça parle de tout, de rien, de nous. On écoute la tempête dehors. On prend une photo mais ça ne sert à rien, de toute façon ce moment là, on ne l'oubliera pas. 4 jours loin de Paf, loin de tout.
    Pendant mon séjour j'aurais passé plus de deux mois en manip, 64 jours exactement. 64 jours à avoir froid, à ne pas se laver, à sentir la crasse contre soi, les cheveux comme de la paille, 64 jours à manger des boites dont la date de péremption était parfois passée de 3 ans et jamais moins de 3 mois, à marcher sous la neige, dans les souilles, sur un pied quand un mollet ne répond plus. Et, je vous assure, ça n'était rien que du bonheur.
 
Lundi
Ma cantine est bouclée. Les jours sont courts et désormais, il neige tous les jours.
 
Mardi.
Le "Marion" est arrivé ce matin. Premières rotations de l'hélico, les nouveaux météos débarquent. C'est l'un d'eux qui me dit en se présentant :"Didier, météo". Ah non mon gars, laisse-moi ça, encore, juste quelques heures. Car ici, Didier météo, c'est moi, encore un peu. Même si ils ont l'air très sympas, çui-là, avec son "Didier, météo", il m'a foutu un gros bourdon, je vais me recoucher tiens. J'en ai besoin de toute façon car pendant 4 jours les fiestas vont se succéder. Ca a déjà commencé d'ailleurs, la soirée des partants, samedi, était très réussie (mon diaporama, une espèce de trombinoscope rigolo, a été applaudi !). Et puis hier soir, à la cantina, une soirée crêpe. Il y a aussi des trucs bizarres qui se passent, plutôt des choses qui se disent, qu'on n'a jamais dites avant mais là ça y est y'a plus le temps, c'est urgent  alors ça sort, c'est émouvant parfois. En tout cas Anne (bibouker, c'est à dire infirmière), hier soir, était très émouvante.
 
Jeudi.
Ma dernière matinée de boulot à Ker, essentiellement du passage de consignes aux nouveaux. Ils, les nouveaux, nous ont descendu 3 bouteilles du Marion. Du coup c'est assez pour envisager un dernier apéro ce soir, à la météo, on va pas se gêner. A part ces trois là, je ne fais aucun effort pour apprendre les prénoms des arrivants, ni même pour prendre contact, c'est moche. Tout au plus je décoche un sourire poli quand je les croise, c'est très moche.
 

 

Laisser la porte entr'ouverte
Samedi.
Juste avant de grimper dans l'hélico, j'inspirerai à pleins poumons pour m'imprégner encore de Ker, pour me nourrir une dernière fois de cette drôle histoire.
 
C'est ça qui compte finalement,
revenir chez vous plus riche qu'avant,
des lieux, des gens.
 
 
à tout bientôt
 
Didier MTO :)
 
 
 
 

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