(Publié le 22 janvier 2016)Carte el Choro

 

 

 

     Prendre l'air n'est pas du luxe après quelques jours dans la capitale bolivienne. Coralie m'a proposé de la suivre sur le trek "El Choro", pour 3 jours de randonnée et la promesse de 71km de balade. Elle l'a cher payé dans les premières centaines de mètres : le début du sentier se situant à 4670 mètres d'altitude, ce n'est pas l'endroit pour «prendre l'air». Arrivée depuis peu sur les hauteurs boliviennes, Coralie a eu du mal à trouver l'oxygène nécessaire qui devait nous amener à un col situé 200 mètres au dessus, donc plus haut que le mont Blanc (4860 mètres, nouveau record à battre en ce qui nous concerne). Moi et les quelques milliards de globules rouges que je produis depuis 3 mois avons trouvé la grimpette plus facile. Au sommet le décor n'est que minéral et gris. La vraie récompense devait arriver par la suite : plus de 2 jours de descente, direction les premières forêts de l'Amazonie. C'est une randonnée que ni Coralie ni moi n'oublierons. Parce que nous sommes passés de la très haute à la moyenne altitude (plus de 3000 mètres de dénivelé négatif) avec tout ce que cela implique concernant le changement des paysages et de la flore mais aussi parce que nous avons découvert des gens qui vivent-là, dans l'isolement le plus total.

 

El Choro

 

     Après le col, la descente commence abrupte. On croise une petite famille andine. Une dame très chargée, ses enfants qui suivent et ne bronchent pas, qui grimpent vers le col d'où l'on vient. Mais que font ces gens ici, loin de tout ?? La végétation réapparaît vite. Essentiellement de l'herbe tout d'abord mais cela suffit pour faire le bonheur de quelques troupeaux de lamas, d'autant que les petits torrents tapissent les pentes.El Choro Il faut se pincer pour se persuader que ces animaux ne sont pas sauvages, que quelqu'un, quelque part dans le coin les élève, à déjà plusieurs heures de marche de la première route et loin de la civilisation. Peut-être donc cette petite famille croisée plus tôt, qui habiterait dans les maisons de pierres aperçues, qu'on aurait plutôt prises pour de vieilles ruines ?

Poursuivant sur l'un des nombreux "chemins de l'Inca" qui sillonnent la région, toujours descendant, nous arrivons à un premier hameau, planté dans un décor magnifique. Il faut se rendre à l'évidence : oui des gens vivent là, complètement isolés à plus de 4000 mètres d'altitude. Nous comprendrons plus tard qu'il y a peut-être moins chanceux, car eux vivent "regroupés", en 5 ou peut-être 6 familles.

Nous avons trouvé un petit coin charmant pour planter la tente, alors que déjà les arbres colonisaient les flancs des montagnes. Tout le monde n'étant pas un météorologiste compétent, Coralie a choisi des journées au mieux très nuageuses, mais parfois pluvieuses, pour cette randonnée. Il a donc fallu très vite éprouver l’étanchéité de la tente qui s'est avérée...pas étanche.

 

 

 

     Après cette première nuit un peu galère, nous avons repris notre descente et plongé rapidement dans la forêt dense. C'est chouette, ça protège du soleil quand il y a du soleil (Mais seulement quand il y a du soleil et là...). La végétation devient franchement tropicale, et même équatoriale. La pluie rend glissantes les pierres qui forment le El Chorosentier, posées là il y a quelques siècles par des gens (pré-Incas et Incas) dont je serais curieux de connaître les motivations. Nous passons devant des maisons habitées ou des ruines dont l'isolement est extrême. Ici ni ânes ni lamas car la forêt ne permet pas de les nourrir. C'est donc à dos d'homme qu'il faut livrer certains produits nécessaires à la survie.

 

 

 

 

 

 

 

     Pour notre seconde nuit nous avons planté notre tente sous un abri qui jouxte la maison d'une vieille dame qui vit là, seule. Cette présence, dans cet environnement, à 2 jours de marche de la route qui mène à La Paz, défie l'entendement. Sa cabane, qu'on peut qualifier d'insalubre selon nos critères occidentaux, se compose d'une seule pièce enfumée par le feu qui crépite toute la journée. Le sol est en terre battue mais quelques branches de fougères étendues permettent de se protéger de la poussière. Évidemment pas d'électricité (pire ! pas d'internet !!!). Quelques cultures de base ( bananes, maïs...) fournissent, j'imagine, l'essentiel. La vente aux marcheurs de passage de quelques produits (eau, gâteaux secs, bière...) assurent un petit revenu.

El Choro Cette dame qui baragouinait l'espagnol comme moi (dans ces vallées on parle essentiellement Quechua) recevait pour l'été sa petite fille.

     Melania, 10 ans, vit habituellement sur l'Alto, le quartier pauvre de La Paz. Et pour ses vacances elle va chez grand-mère, dans la forêt, une des grands-mères les plus isolées du monde. Et chez grand-mère, y'a rien à faire, rien d'autre que se prendre d'affection pour l'unique poule et attendre le passage des touristes pour discuter un peu. Du coup nous avons discuté et Melania se faisait fort de prendre la place de sa grand-mère pour nous servir une boisson, et le lendemain le petit déjeuner. Melania, plus tard, veut être «touriste». Elle veut voyager. Vous n'imaginez pas comme cette réponse à notre question sur son avenir professionnel m'a réjouit. Mais, plus sérieusement, ça questionne sur l'image que nous lui renvoyions, sur comment les enfants de ces pays défavorisés voient la vie dans les pays occidentaux.

Bolivienne de famille probablement pauvre, papa partit sans laisser d'adresse, elle a évidemment peu de chances d'être touriste un jour, même dans son propre pays. On mesure dans ces rencontres comme il est scandaleusement essentiel pour un être humain d'être "né quelque part" et, plus encore que la misère, on mesure l'injustice (et l'injustice, de plus en plus, va jusqu'à l’écœurement, lisez-ça).

 

     Au matin nous avons dit au revoir à Melania et sa grand-mère, avec le regret de ne pouvoir les aider plus qu'en laissant les quelques bolivianos que coûtaient l'abri pour la nuit, 2 boissons, le petit déjeuner, une bouteille d'eau.


 

     Nous avons encore poursuivi notre marche plusieurs heures dans l'immense forêt bolivienne avant d'arriver enfin dans un hameau desservi par la route. Un minibus partagé avec des jeunes boliviens qui eux aussi finissaient le sentier "El Choro" nous a amené à Coroico. Dans cette petite ville tranquille, étonnamment perchée comme peuvent l'être certains villages du sud de France, nous nous sommes reposés 2 jours avant de rentrer sur La Paz.

 

Melania

 

 

 

Et surtout, nous étions un peu plus riches de ces rencontres.